Histoire d'une référence
Rolex GMT-Master 6542 : la rareté est une frontière
Rolex GMT-Master · réf. 6542, calibre 1030 · 1955-1959
Elle arrive avec une photographie. Un homme, une époque où traverser l'Atlantique restait une aventure digne d'être commémorée. On ignore ce qu'il faisait chez Air France ; on sait qu'il portait cette montre, une Rolex GMT-Master réf. 6542, et qu'elle ne figura jamais sur aucune liste de rappel. C'est précisément pour cela qu'elle existe encore dans son état d'origine.
La première, pas la plus connue
La 6542 est la première GMT-Master. Celle d'avant les protège-couronne, d'avant l'aluminium, d'avant que Rolex ne soit contrainte de rappeler ses propres montres. Elle naît d'un besoin que l'aviation commerciale vient tout juste d'inventer, lire deux fuseaux horaires d'un coup d'œil, et y répond avec une évidence : une quatrième aiguille rouge qui boucle un tour en vingt-quatre heures, une lunette bicolore rotative, rouge pour le jour, bleue pour la nuit. Dessous, le calibre 1030, automatique, certifié chronomètre. Le 26 octobre 1958, un Boeing 707 de la Pan Am inaugure le jet commercial américain vers Paris. Trois semaines plus tôt, la britannique BOAC avait déjà franchi l'Atlantique Nord en Comet 4, détail que l'histoire retient rarement.
La commande Pan Am, belle et invérifiable
La tradition, celle que répètent les catalogues de vente, veut qu'au début des années 1950 la Pan Am ait demandé à Rolex une montre à deux fuseaux. Aucun document connu ne l'étaie : ni bon de commande, ni cahier des charges, et le dossier de dépôt de la marque « GMT-MASTER » ne mentionne aucune compagnie aérienne. La formule « montre officielle de la Pan American World Airways » figure pourtant dans les publicités de Rolex, qui n'en a jamais précisé le sens. La compagnie a bien équipé ses équipages, on connaît des exemplaires nominatifs, mais la montre était vendue au détail dès sa première année. Le reste appartient au récit, pas à la preuve.
Le rappel, et la frontière
Le strontium-90 se fixe dans les os comme le calcium. C'est l'isotope-vedette de la guerre froide, celui que les essais atmosphériques dispersent alors dans le ciel et que l'on traque jusque dans les dents de lait des enfants. En 1959, la Commission américaine à l'énergie atomique constate que treize maisons en ont importé aux États-Unis, puis ordonne le rappel de ces montres. Rolex organise le test dans ses bureaux new-yorkais du 580 Fifth Avenue, sous contrôle d'un inspecteur : sur environ deux cent cinquante montres rapportées, cent quatre-vingt-cinq se révèlent dangereuses et voient leur lunette remplacée. L'affaire est américaine de bout en bout : c'est le sol des États-Unis, et lui seul, que la Commission peut atteindre.
« La rareté de cette pièce n'est pas le fruit d'une conservation attentive. Elle est le fruit d'une frontière. »
Ce qui reste
Notre exemplaire porte un fond gravé du quatrième trimestre 1959, l'année même du rappel, à l'autre bout de l'Atlantique. Son propriétaire, employé d'Air France, se tenait du bon côté de la ligne : une compagnie qui n'était pas américaine, une ville qui n'était pas sur la liste. Une autre 6542 dit la même chose par l'envers, celle d'un officier de l'US Navy qui, resté du côté américain, attaqua Rolex pour « exposition à des rayons radioactifs mortels ». Reste le paradoxe, qu'on n'a pas besoin de souligner : une montre conçue pour la précision, dont le composant le plus distinctif était dangereux, et dont l'histoire officielle demeure invérifiable jusque dans les archives de son fabricant. En 1964, une GMT-Master que presque tous identifient comme une 6542 apparaît au poignet de Pussy Galore, dans Goldfinger. La date, peut-être, où elle a cessé d'être un outil pour devenir un objet.